1993-94, MOSCOU, CHEMIN FAISANT

Novembre 1993, guerre des lois :
Les balles traçantes claquent à hauteur d'homme et le couvre-feu est décrété.
Anastasia voit passer la mort.
Dans la rue, près de Smolienskaya où elle habite.
Et part faire des photos de mode en Italie.
Je cours, surpris par l'heure, dans les couloirs du métro.
Minuit.
Le thème de Macbeth ne correspond plus à l'attente d'un directeur de théâtre.
Même ici, ce sont des imbéciles.
On me dit d'aller faire ça en Géorgie.
J'ai des relations en Tchétchéno-Ingouchie.
Ca fait longtemps qu'ils me proposent de venir.
Je me demande...
Dans le Caucase, c'est la guerre presque partout. Au moins, là-bas, il y a du bon vin.

Je range Shakespeare dans une enveloppe de grand format et relis une fois de plus Molière.

J'ouvre un carnet d'adresses oubliées, retrouve depuis quelques jours des dizaines de cartes de visite éparses avec leurs jolis caractères cyrilliques.
Des visages petit à petit en sortent.
La brume des rencontres, je cherche un téléphone qui fonctionne...

Taxi sur Sadovoe Koltso :
- "T'es pas Juif au moins ? ... Non, je te demande ça parce que t'en as un peu l'air. Et puis, en ce moment, on ne sait plus trop qui est qui ni qui fait quoi, hein ? T'es étranger avec ton accent polonais. En tous cas c'est pas un Russe qui aurait marchandé le prix de la course comme toi. Enfin, t'es pas Juif, c'est déjà ça...

Pluie battante, heure tardive, presque matinale, taxi puant.

- T'es pas Juif ou t'as pas envie d'en parler pas vrai ? Remarque, moi, je n'ai rien contre les Juifs, je les préfère aux Nègres, ils sont moins sales. Les Nègres, ils sont beaucoup plus cons que les Juifs... Tu dis rien ? Pour parler des Juifs, il faut reconnaître qu'ils sont malins. Plus malins que les Russes. Le Russe, c'est un honnête gars, un con, comme moi, pas vicieux comme le Juif. Voilà ce qui manque au Russe, d'être un peu plus vicieux... Si on était vicieux, tu crois qu'on en serait là ? Est-ce que chez vous, là-bas, en Allemagne ou là où au diable tu vis, les citoyens vivent dans une telle merde au profit des étrangers, des Juifs surtout. Particulièrement. Hein ? Non, bien sûr que non. Ici, c'est les Juifs ou les étrangers qui ont toujours commandé. Plus pour longtemps, pluuus pour longtemps... Bon, chez vous, comme j'ai pu voir à la télé, là-bas en Amérique ya des Nègres, ça bien sûr je le souhaite pas à mon pays, à personne d'ailleurs, surtout pas à mon pays qu'a pas besoin de ça. Non, vraiment pas... Quelle route de merde ! Vous en avez en Grèce des routes aussi pourries? Et nos bagnoles, j'te dis pas, t'as pu voir tout seul. Tellement nazes nos bagnoles que même le président chez nous roule pas avec... Bon, moi je te dis que chacun doit être payé à ses compétences et pas plus, pas moins. Le kilo de saucisson, aaah, le kilo de saucisson, tu sais à combien il est passé cette semaine? Alors, quoi, merde, putain, nique ta mère, qui c'est qui peut se payer un kilo de saucisson à ce prix ?"

Makouchenko à Kotelnitcheskaya :
Makouchenko est le mari d'Olga Tvardovskaya, fille du grand poète, rédacteur de Novy mir. Tvardovski, il convainc Khrouchtchev, en Transcaucasie, de lui laisser publier Un jour d’Ivan Denissovitch de Soljenytsine.

Makouchenko est scénographe, un bon.
Olga, costumière.
Nous préparons l'Avare, Molière.
Les séances de travail ont lieu à Kotelnitcheskaya, dans l'ancien appartement de Tvardovski, situé dans l'une des sept tours construites sous Staline et qui quadrillent Moscou avec leurs silhouettes de décor de comics américain, Gotham City où l'on a toujours l'impression que Batman va surgir sur les créneaux de la façade.
Kotelnitcheskaya Naberejnaya, 1/15, Appartement 125, Corpus VK, Allée 9, c'est leur adresse.
Au rez-de-chaussée, il y a le cinéma Illusion, le meilleur de toute cette partie du monde.
La tour est une cité idéale, réservée à des héros de la nation, des artistes, quelques ouvriers tirés au sort.
Du luxe stalinien, boiseries et hauts plafonds, portes d'entrée à code.
Valodia Makouchenko est là, il attend, son inquiétant calme d'homme soviétique de 59 ans façonné par les petites grandeurs de sa condition ne met pas à l'aise.
Il est disert Makou aujourd'hui, il a découvert que les tuyaux des canalisations de son immeuble sont construits en béton.
Ils se fendent, explosent, créent des inondations, remontées d'eau aux sources inlocalisables, irréparables, des désagréments.
Béton, matériau de prédilection des bâtisseurs soviétiques, âme de l'URSS...

Nous prenons le thé qu'Olga Tvardovskaya sert avec quelques gâteaux incertains. Il y a dans le salon une bibliothèque d'oeuvres diverses sur le théâtre.
Scénographes, stylistes, metteurs en scène du monde entier.
La pièce voisine offre une vue sur la Yaousa et les clochers d'or du Kremlin si chers à Cendrars. C'est ce jour-là que je comprends le sens des vers du poète :
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare, croustillé d'or avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches et l'or mielleux des cloches.
Le gâteau, c'est le Tchaktchac Tatar, un étouffe-chrétien dont j'ai fait cadeau au preneur de son d'Arte, Alain Philipon, à Kazan. Il ont mis plusieurs semaines pour le manger avec sa femme.
Le matin avec du café, c'est encore possible.

Makouchenko et Olga parlent de choses vagues, comme leurs gâteaux.
Présentent des esquisses précises.
C'est entendu, demain je pars en Russie centrale proposer le projet.
Théâtre Régional National de Lipetsk.

Anastasia :
Anastasia m'appelle, il est 3 h. 30 du matin.

- "Tu dors ? On est chez des amis, ne t'inquiète pas, non, tout va bien. Je t'appelais comme ça, je suis contente de t'entendre, je rappelle demain au déjeuner. Je t'embrasse."

Je me rendors.

1993-94, LIPETSK

Nous ne pouvons imaginer ce que sera le théâtre dans 100 ans.
Anton Pavlovitch Tchekhov.

Décembre 1993 :
La première fois, avec Makouchenko, par le rapide Metallurg qui parcoure les 500 km de Moscou à Lipetsk en 11.30 heures.
Tous les jours, depuis la gare de Paveletsk.
Départ : 18.20 heures.
Tôt, nous sommes arrivés.

Une Volga, un chauffeur, l'administratrice du théâtre, ça commence plutôt bien.
Conduits à l'hôtel, buffet, collation, attente, pas de problème...

Le Théâtre Tolstoï :
Théâtre national de la région de Lipetsk, un gigantesque bâtiment de style soviétique des années 70.
La scène est difficile à utiliser comme les scènes de toutes les constructions soviétiques de cette période.
La situation sociale actuelle de la ville lui donne une signification particulière.
40.000 personnes en chômage technique, on parle des élections législatives qui ont lieu dans une semaine.
Verre opaque, fer et béton.
La colère, la mort grondent.

Vladimir Mikhaïlovitch Pakhomov :
Il règne dans son colossal théâtre sur cinquante acteurs et quelques centaines d'employés de tous types.
Tyran local, contradictoire, malade, inspiré.
C'est le tsar de la culture dans la région, une des plus riches de la fédération.
Stature épaisse, taille moyenne, de la barbe, Pakhomov est un personnage noir avec un regard vert de fauve joueur, n'est pas beau mais inspire une fausse confiance de premier abord.
Représentatif des extrêmes possibles de l'âme russe, tantôt mélancolique, bon ou généreux, il peut se transformer en insecte mesquin, coléreux et stupide.
Fils du maire de la ville d'Odessa, il grandit dans la métropole juive d'URSS, le New York soviétique. Un jour de 1er mai, à l'âge de cinq ans, il est porté devant la foule dans les bras du maréchal Joukov, cela marque le destin de sa vie. Vie qu'il souhaite depuis de gloire et de cadavres, comme celle du pauvre maréchal.
Héros national.
Exilé après-guerre à Odessa par Staline méfiant.
Pakhomov parle de son métier de metteur en scène sans passion, avec défi. Derrière les paroles, l'ombre d'un fantôme, Gontcharov, son ancien maître de Moscou.
Sa pratique de la direction d'acteur consiste à annihiler la personnalité réelle de l'individu dans un personnage de théâtre. Pour cela, dans le processus des répétitions, il déstabilise ses acteurs par la pratique d'une terreur psychologique.
Julia, de Berlin, m'avait parlé d'une pénible expérience de ce type, à Moscou avec Anatoli Vassiliev.

A la Maison des Acteurs :
Le soir, Pakhomov régale, on est d'accord pour l'essentiel, à Dom Aktiora, la maison des acteurs, on discute des dates, il boit peu.
Dom Aktiora est un club, propriété du théâtre, géré par Choura, un gars simple et jovial.
Ce n'est pas un rendez-vous d'acteurs, c'est un tripot la nuit, très en vogue chez les nantis.
Je l'apprends dans le train.

- "Une oreille coupée, pour le perdant insolvable."

Cette nuit, je rentre à Moscou.

Février 1994 :
Lipetsk, une ville de cure.
Son occupation principale est la pollution atmosphérique au moyen de puissants "combinats".
Le plus grand centre métallurgique du monde.
34 km carrés, pas plus.
Des entrepreneurs japonais installent un complexe de retrempe des métaux.
Là-bas, dans l'océan.
Ici, sur le centre ville, la machine recrache ses oxydes nocifs.

Lipetsk, du métal, du crime, un zoo.
Des animaux errants, quelques loups, des félins échappés, à la nuit tombée dans une ancienne usine et dans les jardins municipaux.

Entre les répétitions, parfois, dans le parc qui est immense et très agréable, je me promène, croise des curistes en survêtement Adidas bleu marine avec un verre orange en plastique, ils boivent l'eau ferrugineuse aux propriétés curatives qui s'écoule d'un robinet rouillé.
Je ne peux jamais goûter à cette eau ferrugineuse aux propriétés curatives car, lorsqu'il n'y a pas quinze mètres de queue de curistes, le robinet est coupé.

Jours pénibles :
La région est l'enjeu des privatisations actuelles du gouvernement.
Une valse d'affairistes achètent du papier.
Je croise Sacha Potchtar avec des sacs de billets de 100 dollars, ses hommes de main une ou deux fois. Des fortunes se font, se défont en quelques heures, quelques coups d'armes automatiques.

A Lipetsk, non, ce n'est vraiment pas facile.

Un appel téléphonique réveille Choura, au sujet de Dom Aktiora, la police veut l'entendre immédiatement.
Il s'habille, dévale ses escaliers.
Coup monté, deux tueurs l'attendent dans la rue, le battent à mort, il s'en tire, défiguré, cassé, prostré, il est dans le coma depuis plusieurs jours quand j'apprends la nouvelle.

L'Avare, Garianine et la pollution :
Je monte l'Avare dans la traduction de Mikhaïl Boulgakov.
Je veux parler d'argent à Lipetsk.
C'est la quête inconsciente d'Arpagon qui m'intéresse. Mais je ne fais pas une pièce sociale.
L'Avare est une pièce sur le rêve d'une jeune fille amoureuse de son intendant.
Le désir incestueux et ses dérivés.
Elise imagine un monde féerique.
Le final du 5e acte est une illusion.
Le texte russe comporte des arcanes qu'il faut déchiffrer, opposer, replacer en équilibre.

Je me rends tous les matins à pied au théâtre, situé sur ce que les habitants d'ici appellent "la montagne".
Après quinze jours, j'ai des étourdissements. Une terrible fatigue qui étouffe la respiration.

Oxydes nocifs, direction du vent.

J'exige huit semaines pour monter le spectacle au lieu des neuf et demie prévues.
Parce qu’ici, non, je ne tiendrais pas.
C'est une course éperdue contre le temps.
Corps infecté.

Un nouveau comédien arrive de Pétropavlovsk-Kamtchatka et a connu mon ami allemand Mikaël Mandel.
Je me souviens, Garianine, c'est lui !
Mikaël rentrait de Pétropavlovsk.
Don Karlos de Schiller je crois.
Il parlait de cet acteur.
Extraordinaire, le meilleur possible.
Rôle de Maître Jacques.
Nous répétons depuis deux heures.
Garianine s'effondre.
Je crois à une improvisation mais il ne se relève pas.
Cinq minutes.
Les autres attendent calmement.
Vingt minutes.
Il reprend ses esprits.

- "C'est rien, c'est rien, il est nouveau, il n'est pas habitué, ça lui passera plus tard..."

Oxydes nocifs, direction du vent.

L'hôtel de l'Oblastnoï Komitet :
J'invite Anastasia quelquefois, nous avons une chambre dans l'hôtel de l'ancien comité du PC de région l'ObKom.
C'est un de ces hôtels soviétiques bien tenus avec des lits tellement mal conçus qu'il faut mettre les matelas au sol pour dormir normalement. On trouve dans toute l'URSS ces lits dont on devrait pendre le concepteur. Ils sont faits d'une structure métallique qui encadre des ressorts horizontaux, sur laquelle on place un matelas.
Qui prend tout de suite une forme de cuvette.

Depuis trois jours, un personnage important dans l'hôtel.
On ne donne pas d'information mais une ZIL est garée devant avec de gros cons armés à l'intérieur, ils se relaient nuit et jour, surveillent l'entrée.
Et puis, un soir, ils partent.

Une lutte stupide :
Je suis un homme libre.
Alors, Pakhomov essaie de saboter ma création. Petit à petit, insidieusement, il parle avec les acteurs, déconseille telle ou telle option de jeu, instille le doute. Invoque les arcanes de Stanislavski, force de loi sur tout mouvement théâtral russe depuis l'assassinat de Meyerhold.
Et Zinaïda Raikh.

Igor Sokoliouk, jeune réalisateur fou du cinéma moscovite, effectue un reportage sur la création du spectacle, filme les répétitions.
Nous passons quelques soirées entre amis. Un soir, il boit plus que d'autres soirs...

- "Tu es venu ici pour créer un spectacle sur la montagne... Il est malade... Je fais ce reportage... Exceptionnel que Pakhomov accepte un metteur en scène dans son univers... Son but est de te détruire, détruire ton travail... Si ton spectacle est un échec, c'est regrettable, si c'est un succès, c'est encore pire ! Le public désaffecte ses productions, il a besoin de prouver à la région qu'il est toujours le maître, sois vigilant."

Je fédère ma troupe, nous résistons.
C'est une lutte terrible où les armes changent de tranchant comme les lunes, où l'homme est secoué, sa pensée niée par un clan adverse, une lutte âpre sans autre enjeu que celui du respect que l'on croit devoir à un auteur, à une oeuvre, à un public, mais au final, à soi-même.
La guerre est toujours égoïste.
Pakhomov souhaite évacuer de son théâtre, de sa vie, toute recherche métaphysique.
Il a peur de l'inconnu.

Très jeune, il se rend à Yalta, avec sa mère, en pèlerinage, pour visiter la villa où Tchekov vécut ses dernières années.
C'est un musée, il est fermé, trop tard et demain matin, il y a le bateau pour Odessa.
Il pleure.
Une dame très âgée le remarque et, sans s'occuper de la mère, prend l'enfant par la main, le console...
La dame a une clé, elle ouvre le lieu, et pénètre avec le petit dans la maison, lui montre une armoire ancienne qui lui appartient.
Elle conte un secret.
Le secret de l'armoire qu'à part elle et son frère décédé, seul désormais, le jeune Vladimir aura jamais connu.

- "Garde-le bien..."

Il est consolé.
La mère de Pakhomov s'inquiète de l'étrange complicité et demande à la dame pourquoi son armoire se trouve dans le musée Tchekhov.

- "Parce que, Madame, je suis la soeur d'Anton Pavlovitch Tchekhov !"

Chaque répétition est un retour en arrière, je dois "reprendre" mes acteurs.
Nous développons des réseaux de résistance.
A la répétition générale, il ne se cache plus. C'est notre dernier combat.
La seule fois enfin où nous nous affrontons face à face, je n'ai pas peur.
Demain, toute la ville sera là, le gouverneur, le maire, les autorités françaises en Russie, chaque mot prononcé maintenant a une charge et une force de signification.
Tout change, les acteurs le ressentent.
Il font leur choix en cet instant.

Après la répétition générale, tard dans la nuit :
Les comédiens sont épuisés, Pakhomov a fait ce qu'il pouvait pour gêner, parler à haute voix durant le filage, rire à contretemps, sortir de la salle, revenir bruyamment.
Son intervention dure une demi-heure, je retiens les acteurs, notre dernier affrontement.
Je dis...

- "... Chez... une situation définie par la pensée du personnage... le jeu de l'acteur... Pour... son comique... la grande inquiétude tragique... choix d'artistes, ici, sur la scène... éclairent... pour les dieux... remercie... votre... une bonne nuit... demain, pas de... théâtre... avant... remarques... soir..."

La première est un incroyable succès qui désespère, qui réjouit Pakhomov. Le plus émouvant, ce sont les ouvriers de la ville qui retrouvent le chemin du théâtre avec l'Avare et puis, les malades, ceux des cures, ils viennent finalement, sans leurs godets...
Le lendemain, on m'interpelle dans le parc, je peux enfin boire l'eau ferrugineuse car on me la sert hors queue.
Je garde longtemps son goût amer sur la langue.

Trois ans plus tard :
Sacha Potchtar qui profite d'un raid sur un combinat local pour passer voir mon spectacle, à l'entracte, téléphone depuis son machin satellitaire.

- "…Ton Pakhomov, tu veux que je lui fasse couper une oreille, paraît que c'est la mode ici...
- Arrête tes conneries."

La pièce est longtemps à l'affiche, Pakhomov gagne pas mal d'argent sur l'Avare.

Je ne l'ai revu qu'à la télé Pakhomov.
Makouchenko une ou deux fois chez lui.