I.
- Eté 1999, Studio Tcheloviek, rencontre
avec Ludmilla Romanovna
Je
suis retourné au Théâtre Studio
Tcheloviek, voir L’Exterminateur la pièce
de Slutski et Bodrov qui raconte l’histoire
tragique d’une femme employée d’une
entreprise de destruction de cafard. L’administratrice
du théâtre m’attendait près
de la caisse avec mes places…
-
Ludmilla Romanovna vous attend après le spectacle,
vous aurez le temps ?
- Bien sûr, vous m’accompagnez…
- Hi, hi, hi, je vous attendrai… sans indiscrétion,
vous êtes étranger ?
Je
n’étais pas tranquille, le spectacle
est passé très vite, aujourd’hui,
je me souviens bien de ce spectacle, mais alors,
je n’avais que l’ombre de Ludmilla Romanovna
en tête et aurais été incapable
de dire un mot sur ce que je venais de voir tant
ce que j’allais voir m’occupait.
La destruction du langage opérée sur
scène avec des acteurs poussés au-delà,
en dehors de leur état « normal »
ne pouvait laisser indifférent ni s’effacer
simplement de la mémoire.
A la fin du spectacle, j’ai attendu que les
spectateurs sortent, j’ai lu et relu le programme
sans rien retenir puis l’administratrice m’a
rejoint et accompagné jusque chez Ludmilla
Romanovna.
-
Vous ne savez peut-être pas mais, voilà,
Ludmilla Romanovna a souffert d’un accident
malheureux et… Disons que son visage n’est
pas très… Oh, rien de terrible mais
s’il vous plaît, ne faites semblant
de rien… Pour ne pas la choquer…
- J’ai bien compris.
Effectivement,
il y avait une seconde porte derrière le
théâtre, et derrière cette porte,
un microscopique sas, et une autre porte et derrière
ce microscopique sas et cette autre porte, un petit
couloir, des acteurs qui passaient, une habilleuse
qui récupérait des accessoires et
des costumes disséminés entre les
loges et la scène, quelques spectateurs dans
les loges aux portes entrouvertes, avec des fleurs.
Nous traversons le couloir, une autre porte, un
nouveau sas, c’est le secrétariat puis
une porte encore, l’administratrice et la
secrétaire m’observent comme un ovni,
on frappe, on passe la tête à travers
la dernière porte…
-
Ludmilla Romanovna, peut-on introduire notre visiteur
euh… Monsieur… Christoff ?
- Cesse de pérorer et fais le entrer !
- Bonjour Ludmilla Romanovna, permettez moi de vous
féliciter.
- Ouais, ça vous a plu ?
- Ce serait un euphémisme de le dire comme
ça.
…
- Tiens, il est drôle celui là. Ah
les étrangers, toujours plus délicats.
C’est pas la même éducation,
eh nous, les Soviétiques oh… Non je
n’en peux plus… Ah, vous au moins, oh,
comme j’aime… Non mais vous entendez
ça vous autres…
Ludmilla
Romanovna était assise dans une pièce
minuscule, assise derrière une si petite
table à roulettes qu’on aurait dit
un accessoire de théâtre. Il y avait
dans son bureau une armoire à étagère
qui cachait le mur, contrairement à tous
les russes qui aiment ces étagères
qui cachent les murs pour les remplir d’anciens
objets usuels : bouteilles de whisky vides,
boites vides d’articles d’importation
ou bibelots de type pyramide en verre, rien de tel
chez Ludmilla Rochkovan, il n’y avait que
des dossiers, des papiers, des journaux. Et puis,
dans un coin, en face de l’étagère,
un demi frigidaire, à coté d’un
petit radiateur d’appoint. Et derrière
son petit bureau à roulettes, comme une marionnette,
décalée, Ludmilla Romanovna avec son
incroyable visage.
-
… alors, comme ça, tu as travaillé
avec un metteur en scène Polonais, ah les
Polonais… On a une histoire ici avec les Polonais…
- Alors, nous avons des choses en commun
- Comment il s’appelle ton Polonais ?
- Baranowski.
- Comment Henryk Baranowski !
- Vous le connaissez ?
Rochkovan
à mis tout son minuscule bureau en désordre
pour extirper d’un des rayons de son étagère
armoire un programme chiffonné d’un
festival théâtral de Wroclaw ou de
Lodz, je ne sais plus, où l’on voyait
ma photo avec des acteurs du Transformtheater d’Henryk
Baranowski dont j’avais été
l’assistant et également comédien
une dizaine d’année auparavant, d’où
la photo...
Le monde est un village pour les voyageurs, on y
retrouve des amis quelle que soit la rue qu’on
emprunte pour peu que l’on prenne le temps
de s’asseoir quelquefois et regarder autour
de nous.
Rochkovan criait et riait de sa découverte…
-Ah !
Tu as été assistant de Baranowski,
c’est un bon signe. Et acteur aussi, voyez
vous ça… Quel spectacle ! Et toutes
ces langues que vous utilisiez… C’était
Joyce, je me souviens, et ces ânes du jury
qui ne lui ont pas donné le grand prix, je
les ai insultés ces cons, des cons, tu n’imagines
pas… je leur ai dit que s’ils ne donnaient
pas le grand prix à Baranowski, je quittais
le jury… Ah ! Tu connais Baranowski et
on ne me dit rien ici. Un type de l’ambassade,
on me dit ça et moi qui m’attendais
à voir une vielle carne, et je vois un jeune
metteur en scène avec une femme magnifique !
Vous êtes actrice ma chère ? Ah
mais sans doute elle ne parle pas le russe. Marina !
Marina ! Pourquoi ne m’as tu pas dit
que c’était un jeune le gars qui travaillait
à l’ambassade, non mais vous vous moquez
toutes de moi ici… Ah, mais se moque-t-on
autant que ça, en France, des directeurs
de théâtre ? Non mais regardez
moi ces employés, et ça s’appelle
des collaborateurs… Sortez tous ! Tu
pourrais lui traduire à ta femme, elle comprend
rien sans doute…
-Je
suis Russe madame, je vous félicite, je ne
dis rien parce que j’ai été
très touchée par votre spectacle,
voilà tout.
-Une
femme russe, tu as une femme russe, quel drôle
de type, ah et tu connais Baranowski comme ça ?
Mais qu’est-ce que tu fais ici, tu te moques
du monde, tu n’es pas fonctionnaire, ça
doit te sembler épouvantable n’est-ce
pas ?… il faut que je voie les acteurs,
tu m’attends, vous m’attendez, non,
venez… Vas-y dis leur ce que tu as pensé
du spectacle…
Je
ne suis pas resté très longtemps ce
soir, là. Après avoir félicité
les acteurs, comme j’imaginais que Ludmilla
Romanovna avait les notes à leur donner,
je suis parti.
Cette
rencontre m’avait amusé et puis le
cours de la vie avait repris, ma mission à
l’ambassade s’achevait enfin et reprenais
mon métier de metteur en scène. Après
un court passage en France, je suis parti avec armes
et bagages m’installer à Tomsk, en
Sibérie occidentale, pour créer un
nouveau spectacle à l’invitation du
théâtre national.
A
chaque passage par Moscou, lorsqu’un projet
me permettait de séjourner suffisamment longtemps
je ne manquais jamais de me rendre au Studio Tcheloviek,
cela devenait une démarche rituelle. Il y
avait aussi, à coté, rue Povarskaya,
le théâtre d’Anatoly Vassiliev
ou j’avais mes entrées.
II. - Hiver 2000-2001,
invitation inattendue
A
Moscou il y a les amis avec qui j’ai observé
la transformation de l’URSS de Gorbatchev
en démocratie eltsinienne et, un soir, de
passage pour quelques jours chez mon ami Nina Falkovskaya,
après quelques verres de vodka…
-
A propos Christophe, il y a un mois de ça,
Ludmilla Rochkovan a téléphoné
ici pour te parler, je lui ai dit que je ne savais
pas où tu étais mais que, parfois,
tu passais… Rochkovan qui téléphone
chez moi, je n’en revenais pas ! Tu la
connais ?
- Comment a-t-elle trouvé ton numéro ?
- Tu me le demandes ?
- Mais pourquoi ne m’as-tu pas appelé
à Paris pour me le dire ?
- Tu étais à Paris ?
Il
était près de minuit, j’ai immédiatement
appelé Ludmilla Romanovna chez elle et, le
lendemain, j’étais dans son petit bureau,
au théâtre, Passage Skatertny.
-
Je t’ai cherché parce que je veux que
tu fasses un spectacle chez nous.
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- C’est à toi de me le dire.
…
- Peut-être quelque chose qui… non,
dans l’esprit de Baranowski peut-être,
écoute, j’aime bien quelque chose,
non après tout… propose moi toi-même...
Nous
étions au mois de novembre je crois ou décembre,
je me souviens que j’allais partir dans l’Oural
pour une mise en scène... Ludmilla Romanovna
aurait voulu que je commence immédiatement
les répétitions. Ce n’était
évidemment pas possible, je devais réfléchir…
Nous avons convenu finalement de démarrer
au mois de mars.
-
Mais qu’est-ce que tu vas faire dans l’Oural ?
Remarque tu as peut-être raison, là
bas il ne sont pas aussi arrogants qu’à
Moscou. J’ai travaillé autrefois en
province avec un metteur en scène génial,
c’était à l’époque
où… mais je te raconterai oh, il s’en
est passé des choses dans ce pays…
Mon dieu !
Ludmilla
Romanovna me donnait carte blanche pour la distribution
du spectacle. Si elle était, avant de se
décider, très attentive au contenu
artistique, le choix du décorateur, du chorégraphe,
des acteurs et le temps de répétition
relevaient de ma seule décision.
-
Tu fais ce que tu veux, tu invites qui tu veux,
l’essentiel et que ce soit intéressant
et que ça ait un sens…
C.
FEUTRIER, extrait de Tchelovek, ethnographie d’un
groupe résistant, 1974-2004, à paraître,
2004