Chrysostome
sur Armagédon :
Je ne me souviens
pas avoir éprouvé de sensation aussi
glauque en arrivant quelque part dans une ville
du monde depuis ma naissance, soit déjà
36 années. Comment en suis-je arrivé
là et pourquoi ? Où est elle cette
nécessité qui me pousse jusqu'au confins
de l'enfer humain, pourquoi ? L'argent à
récupérer est misérable, ouvrir
un kiosque à journaux serait tellement plus
simple. J'y ai pensé.
Il est quatre heures, le train s'arrête une
minute, que pourrait-il faire de plus ici ? Je saute
sur le quai gelé avec ma valise, mon énorme
valise presque vide mais lourde de papiers et de
livres et de photocopies que j'ai faites à
l'ambassade parce qu'ici, les photocopies…
Gorbatchevski n'est pas là. Dommage, étrange,
un si sordide bled, à quatre heures du matin,
et personne pour transmettre une once d'humanité.
Ou de complicité du genre, bon tu es tombé
dans un sale trou d'égout mais moi aussi,
j'y suis coincé depuis trois ans, on va essayer
d'oublier ça et d'aérer ou bien, je
suis content que tu sois là, je ne croyais
plus que tu viendrais ou bien : je suis là,
tu vois je t'attends, tu vas en chier ici, mais
aujourd'hui, moi, je t'accompagne à l'hôtel,
demain tu peux crever, mais aujourd'hui, je la joue
hospitalité sibérienne, je
suis là…. - Je suis là parce
que je sais bien qu'être là, cela signifie
quelque chose de très tragique et de très
grave à la fois, mais je suis solidaire et
peut-être, cette solidarité commune,
oui, commune, tu entends bien, je la présuppose
commune, nous permettra-t-elle, une heure, une minute,
qui sait, peut-être une seconde seulement,
de transcender communément ce fait. Ce terrible
et grave fait.
-
Vous êtes Christophe je présume…
- Vous êtes du théâtre ?
- Je m'appelle Alexander Alexandrovitch Kourov,
je suis directeur adjoint, chargé des affaires
commerciales.
C'est
à dire un con.
La vue même en pleine nuit du visage de Kourov
a été un premier coup. Sans aucune
responsabilité autre qu'attendre les gens
sur le quai de la gare au train de Moscou, Kourov
est évidemment un imbécile reconnu
comme tel. Cette aveuglante certitude m'afflige
profondément d'autant plus que le visage
de Kourov, de couleur marron, abîmé
par l'alcool, m'effraie. On monte dans une OuAZ
orange, un chauffeur semblable à un sac à
vin nous conduit trop rapidement sur les routes
enneigées de Zlatooust jusqu'à l'hôtel
Taganaï où ma chambre a été
réservée. Après une demi-heure
de route, je m'inquiète de la distance.
-
Ce n'est rien, nous arrivons bientôt
- La ville n'est pas grande pourtant ?
- C'est une petite ville mais elle est étendue
sur 34 km.
Ah
merde, je suis vraiment tombé dans un endroit
impossible, trop tard !
A l'hôtel, nous avons attendu très
longtemps dans le hall sans que cela ne semble gêner
Kourov le moins du monde. Puis l'administratrice
est arrivée et a pris un bon quart d'heure
pour lire méticuleusement mon passeport.
Je trouve sidérant que dans un tel endroit
quelqu'un puisse lire des caractères latins.
-
Vraiment, moi je ne comprends rien de ce qu'il y
a écrit là-dessus.
- Qui vous demande de comprendre ?
- Mon dieu mais vous parlez russe !
- Et alors ?
- Alors vous pouvez remplir le formulaire.
- Alors je peux remplir le formulaire.
J'ai
rempli le formulaire sous l'œil compassé
de l'invincible Kourov. Il y avait une quantité
de questions abracadabrantes qu'il n'était
pas possible d'éluder mais une ligne blanche
aurait rendu le formulaire improprer…
Puis nous sommes montés jusque dans ma chambre.
Kourov a insisté pour me montrer comment
on allumait la lumière et comment on l'éteignait,
je l'aurais volontiers tué.
-
Demain à 4 heures, demain à 16 heures
zéro-zéro (il fait le signe 4 avec
ses doigts jaunis), demain à 4 heures, demain
à 16 heures zéro-zéro, le chauffeur
viendra vous chercher et vous emmènera au
théâtre.
- Et Gorbatchevski ?
- Il vous attendra demain à 4 heures, à
16 heures zéro-zéro. Au théâtre,
dans son bureau. Vous descendrez n'est-ce pas. Le
chauffeur sera là demain à…
- A 4 heures, à 16 heures zéro-zéro,
c'est bon.
- Demain à…
- Merci.