| 1995,
AU PAYS DES TATARES II
Si
au Moyen Age, la culture est apportée sur les
bords de la Volga depuis Boukhara et Khiva, dès
le XIXe siècle, les Tatares de la Volga prennent
connaissance, par l'intermédiaire de la Russie,
de la culture européenne et deviennent les
éclaireurs de leurs coreligionnaires du Turkestan.
V.V. Bartold, Tatarskaya Prosvetitelskaya mysl, Kazan,
1975.
1er
Mars, Kazan:
Les restaurants soviétiques ont disparu, remplacés
par des magasins de parfums ou des bureaux, mais il
reste encore une odeur de déliquescence.
Les mosquées poussent comme de champignons.
On parle tatar.
Les indications des rues sont en deux langues.
Encore.
Marcel
obï Selimdjan Hakimovitch :
Pape du théâtre du monde tatar.
Son nom est connu en Asie centrale et au-delà,
dans tout l'espace turcophone.
Eltsine l'a décoré, Ordre de l'Amitié
des Peuples.
Il fête son soixantième anniversaire
qui coïncide avec les 90 ans du théâtre
Kamal.
L'année passée, Marcel obï a fait
le hajj.
Il est malade.
Je suis à Kazan depuis quelques jours...
Nous
perdons un temps remarquable à boire du thé
à la confiture de baies des bois, excellente,
préparée et offerte par Chamil Zinnourovitch,
bras droit, directeur administratif.
Je suis attendu ce soir à Tcheboksary pour
accueillir demain matin la délégation
officielle de l'ambassade qui se rend à l'Affaire
de la rue de Lourcine.
Le temps passe, le train pour Tcheboksary part à
13 heures. Il est exactement 12 heures 05, rien n'est
réglé.
J'exige de démarrer les répétitions
de La station Champbaudet le 5, à
10 heures, au-delà de cette limite, je refuse
d'envisager une première pour la saison.
Je me garde de montrer le moindre signe d'impatience.
Mon calme finit par inquiéter Chamil Zinnourovitch.
A 12 heures 20, nous sommes dans la chambre d'hôpital
de Selimdjan.
A
12 heures 40, la distribution du spectacle est achevée.
Respect indéfectible de la parole donnée
quatre mois plus tôt.
J'obtiens ce qui était impensable seulement
une heure auparavant, tous les acteurs souhaités,
ceux occupés sur d'autres spectacles sont malgré
tout affectés à ma création,
les plus grands acteurs tatars.
Chaougat Byktimir, Ravil Charaf, Rinat Tadjidin, la
belle Milaoucha...
Marcel obï a parlé, ce sont des instants
très brefs, pas un mot de trop, les décisions
sont irrévocables.
Sur son lit, le maître dicte la feuille de distribution,
signe, l'ordre est lancé, la lourde machine
du théâtre Kamal s'ébranle, je
suis le premier étranger accueilli dans le
saint des saints de la nation la plus fière
d'Europe-Asie.
Il est 12 heures 43, le chauffeur nous attend dans
la rue, Chamil Zinnourovitch trouve le temps de lui
acheter une Lakomka dans un kiosque, à 12 heures
57, je suis dans mon train.
Le
Théâtre Kamal :
Le théâtre contemporain, au Tatarstan,
naît dans les écoles coraniques de Kazan,
d'Oufa, d'Orenbourg dès la fin du XIXe siècle
ou les jeunes étudiants, les Chakirds,
interprètent avec ironie des épisodes
du Coran et des situations de leur vie courante.
Peu à peu, forment des troupes, jouent le soir
en dehors des madrasas.
Des cercles d'amateurs s'établissent.
Au début du siècle, à Kazan,
l'un des plus actifs est organisé par Moullanour
Vakhidov, compagnon d'armes de Lénine.
Et au Turkestan, pour des représentations,
les spectateurs tatares ainsi qu'une frange de l'intelligentsia
de Tachkent se réunissent aux domiciles du
savant-ethnographe A. Divaev et du général
Enikeev.
Premier théâtres professionnels tatars :
Saïar, Nour, Chirkat.
Première pièce tatare : "La
jeune fille malheureuse", ‘Abd ar-Rahman
Iliyasi, 1888.
22 décembre 1906, première représentation
théâtrale publique officielle en langue
tatare.
Fondateur et père de la dramaturgie tatare :
‘Ali Asghar Kamal.
Aujourd'hui,
trois choses interdites sur la scène du théâtre
national.
Représentation de la croix.
Représentation d'une bougie.
Evocation d'Ivan le Terrible.
Au
restaurant :
Un jour, les actrices se maquillent plus que de coutume,
il y a des messes basses durant la répétition.
Finalement, elles m'annoncent, en comité restreint,
que je suis invité, le soir, au restaurant.
Je n'ai pas du tout envie d'y aller.
La nostalgie.
Un peu partout ouvrent de sinistres rades à
la bouffe incertaine, où règnent en
maître le goût de chiotte et les attitudes
grossières propres aux nouveaux Russes.
Mais elles insistent et finalement avouent qu'il s'agit
d'une inauguration, que ma participation permettrait
de dîner gratuitement en échange d'une
interview à la télé tatare.
Je méprise l'initiative, un moment pense les
inviter ailleurs mais accepte par gentillesse ou par
lâcheté.
Je ne sais plus.
On prend un taxi après les répétitions
du soir et, à 20 minutes du centre, nous nous
égarons dans un terrain vague, pas d'indications,
pas de lumière ou presque, une lueur au loin,
ça doit être là, on s'avance,
on sort, se renseigne...
Ce n'est pas là, on cherche, on tourne, le
taxi s'impatiente, on crie, c'est là !
Il y a un comité d'accueil dans la boue du
parking en face d'un bâtiment de cinq étages
en béton.
Il s'agit d'une dizaine de mercenaires en treillis
armés de kalachnikovs, d'uzis, d'armes lourdes.
Ils toisent les arrivants avec arrogance et font tournoyer
leurs machines à tuer, avec des poses stupides.
On se présente, on nous conduit au taulier
et finalement après une courte attente, nous
sommes installés dans une "cabine",
petite salle ou petite chambre au choix et une très
belle serveuse tatare nous apporte maladroitement
une carte sale qui précède l'infâme
repas.
"Granlioux", les actrices sont émerveillées,
j'ai envie de me sauver, puis, comme une misère
n'arrive jamais isolée, la télévision
nous filme.
Nous prenons des attitudes distinguées, jouons
la comédie pour une bouffe gratuite, un voyage
sur la planète bonheur.
Avant d'achever notre septième bouteille de
champagne soviétique, sur la piste, danser,
il faut.
La télé.
Le cameraman.
Le preneur de son.
Ses fils.
Nous dansons.
Et puis j'en ai marre, je me tire dans la "cabine"
avec la serveuse.
Un clip publicitaire !
Nous finissons rapidement par des digestifs et quittons
le rade en vitesse.
Les actrices un peu affolées.
J'ai dit plus jamais, vous m'entendez, plus jamais
!!!
La
semaine qui suit, je n'allume pas une fois mon poste
TV et puis, les choses rentrent dans l'ordre, comme
toujours.
Tibor
Fabian :
Un diplomate, conseiller pour les affaires économiques
de l'ambassade de Hongrie en Russie.
Il a monté une annexe de l'ambassade à
Kazan, rue Toukaï, dans la datcha du théâtre.
On partage le même étage.
Petit à petit, nous apprenons à nous
apprivoiser puis à nous connaître et
enfin devenons d'inséparables compagnons d'exil.
L'essentiel de son travail ici : négocier des
contrats pétroliers avec la nouvelle république
tatare.
Nous éprouvons nos expériences soviétiques
communes et rions beaucoup, un regard proche sur la
vie.
J'apporte du champagnskoye et Tibor sort des caisses
de la représentation des liqueurs hongroises,
sucrées et très fortes.
Nous sommes parfois interrompus par un appel téléphonique
de Budapest, c'est sa femme, des histoires pour des
conteneurs de produits alimentaires qui n'arrivent
jamais, se perdent dans l'écheveau des lignes
de l'empire.
Tibor est un aventurier.
Ancien ministre, directeur du chantier du siècle
qui a traversé la Sibérie dans les années
soixante dix avec des milliers de kilomètres
de pipes pour le compte des pétroles
hongrois.
Il est en fin de parcours mythologique Tibor parce
qu'il ne parle jamais que de cette période
de sa vie lorsqu'il est saoul.
Il part en Australie dans deux mois.
Boubole
au Kamal :
Sergueï a un peu grossi.
Il a reconstitué un atelier, plus petit qu'au
Katchalov, un peu plus accessible, alors on ferme
la porte à clé.
Une grande fenêtre donne sur l'avenue Tatarstan.
Il a accroché ses tableaux, tout est propret
au Kamal.
Les Tatars ne vivent pas très bien la présence
d'un intrus.
Il y a les pour, les contre.
Pour l'instant, la direction soutient.
Sergueï a débauché Flora la belle,
Raphaël le chef de plateau, Romanov l'éclairagiste
et Natalia la créatrice d'accessoires de scène.
Il a installé un Q.G. au dernier étage,
près de l'atelier des toiles peintes, là
où il y a Flora.
L'été, par un escalier de service, on
monte sur le toit du Kamal qui est à plus de
50 mètres, on fait la fête au-dessus
de Kazan, on domine le joli lac Boulak, toute la rue
Boutlerov, les rives asséchées de la
Kazanka, les mosquées et la rue de la Commune.
Parfois Farid B., jeune successeur annoncé
du maître, vient nous rendre visite, on termine
avec lui les bouteilles avant de rentrer dîner.
Répétitions
au Kamal :
Provoquer "l'instant" de l'acteur.
Chaque création dramatique : une recherche
continuelle de cet instant primordial.
L'instant est un médium au delà duquel,
il y a l'expression profonde de toute humanité.
Le cheminement d'un acteur vers cet instant est secret.
Transcender "l'instant", c'est permettre
le jeu de la création, conduire par le texte
un comédien vers la situation dramatique.
L’attaché
culturel à Kazan :
Claude Croire arrive en catastrophe à Kazan
pour préparer la visite officielle de l'ambassadeur,
il est très emmerdé de devoir s'occuper
de ça, alors il vient me voir pour savoir s'il
ne pourrait...
Chez
le vice-président :
La visite coince, en effet, il n'y a toujours pas
de réponse du président tatar Mintimer
Chamiev à la proposition d'Eléazar Sarazin,
notre ambassadeur, de venir en délégation
au Tatarstan pour rencontrer la politique et la finance
locale.
Tout était bien d'accord, arrangé, et,
plus rien...
J'appelle
à plusieurs reprises Likhatchev, finalement,
sa secrétaire nous donne un rendez-vous dans
la journée, juste après ma répétition
du matin.
Je me rends au Kreml, avec Claude pour lui présenter
le vice-président.
Il ne nous fait pas attendre plus de 15 minutes dans
l'antichambre, il est très affable, son numéro
de charme, je le connais alors, je parle tout de suite
de la visite de Sarazin et Claude enchaîne sur
les détails techniques.
-
"... Bien sûr, bien sûr, soyez sans
crainte, tout est prévu, nous sommes très
heureux de vous recevoir, mais nous n'avons aucune
nouvelle de votre ambassadeur, nous pensions même
qu’il avait renoncé à venir...
- Mais non, Monsieur le vice-président, il
s'agit d'un malentendu, oooh,...
- Je vois, je vois, je vois... Et vous Christophe
comment se passe votre mise en scène ?
- Vous me direz ça la semaine prochaine Vassili
Nikolaïevitch, comment se porte votre épouse ?
- Mais bien, bien, bien, elle est à Nijni-Novgorod
où elle rend visite à ma pauvre mère
qui est souffrante.
- Tiens, Nijni, j'y vais prochainement monter Molière...
- Ahhh bien... La situation économique y est
catastrophique, savez-vous, les retraites ne sont
plus versées, rien à voir avec nous,
dieu merci nos richesses naturelles...
- Bon, Monsieur le vice-Président, Christophe,
si tout est réglé je peux sans doute
rentrer à Moscou ?
- Bien sûr, je vous ferai porter une lettre
officielle à votre hôtel... A propos,
monsieur l'Attaché, auriez vous l'intention
d'ouvrir un centre culturel à Kazan ?
- Mais non.
- Eh bien pensez que nous serions prêts à
investir beaucoup pour cela, sur la cassette de la
république... Des locaux... Le téléphone...
Des salaires... Des facilités...
- C'est que nous avons déjà assez de
soucis pour faire tourner celui de Moscou...
- La présence des Turcs à Kazan, voyez-vous,
se développe... Rapidement... Des Pakistanais
arrivent par centaines, des Indiens, des gens du Golfe,
d'Asie centrale... Notre politique intérieure
tend à favoriser l'équilibre est-ouest...
Il y a une place à prendre pour les Européens...
J'en parlais à Moscou avec Alexandre Kozyrev,
notre ministre des Affaires étrangères,
avec qui je suis dans les meilleurs termes... Vous
seriez parmi les premiers... Nous y tenons... Préparez
votre ambassadeur, je vous prie...
- Mais...
- A cette proposition..."
Il
nous raccompagne jusqu'à la porte, pas plus
cette fois.
Claude fulmine contre les fonctionnaires de l'ambassade.
Fin
avril, la première :
C'est la première visite officielle d'un ambassadeur
étranger au Tatarstan, qui n'est d'ailleurs
pas un pays, mais une république autonome.
Les français n'ont plus peur de vexer les russes.
Ils pensent que le Tatarstan va devenir indépendant.
Qu'ils profiteront de son pétrole et de son
industrie.
Nous rions tous beaucoup de cela parce que le pétrole,
c'est les Russes qui le contrôlent et l'industrie
en ruine, personne n'en veut.
Mais aujourd'hui l'ambassadeur arrive avec sa délégation
pour la première du spectacle.
Le résultat, c'est que le théâtre
est encerclé par la police depuis ce matin
et que je perds une demi heure pour entrer.
-
"Je n'ai pas ma carte, bien sûr que non,
je ne viens jamais au théâtre avec ma
carte, je l'ai perdue il y a longtemps ma carte, laissez-moi
passer".
On
va chercher Chamil Zinnourovitch qui rigole.
Je suis d'une humeur massacrante en plus, Sergueï
est bourré.
Le chef de plateau est là, sobre comme un chameau,
c'est lui qui essuie l'orage, un orage de première.
Mes acteurs se préparent, les premiers spectateurs
arrivent, je briefe tout le monde, Sergueï
me le paiera cher.
Je donne les dernières interviews pour les
journaux télévisés dans le foyer
du théâtre, je reconnais Roland Schiftmann
dans la rue qui essaie de rentrer, pas moyen sans
la carte.
Brusquement, l'ambassadeur, sa suite, le vice-président,
les ministres tatars entrent, entourés de leurs
escortes, tous bombés, guindés comme
les petits bourgeois de Labiche qu'ils viennent voir
sur la scène.
C'est le désir de l'ambassadeur, un spectacle,
il sert de prétexte à sa politique de
développement d'échanges franco-tatars
dans la région.
La Culture française.
La suite suit, la suite trouve l'idée excellente.
Je suis présenté à un échantillon
de potiches imbéciles, dociles, autres.
Encore une dernière radio tatare parce que
la journaliste est adorable, elle est si impressionnée
qu'elle tremble comme une feuille.
Pour gagner du temps, je prends son poignet et son
micro dans une seule main et réponds à
toutes les questions.
J'entre dans les coulisses pour ne plus en ressortir.
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