Génèse du projet

Tachkent 1997

Le projet de création au Tadjikistan, au Théâtre Kamal Khoudjandi, est le résultat d'une rencontre importante, à Tachkent en Ouzbékistan, il y a cinq ans.
Je montais, à l'époque, le Tartuffe de Molière en langue ouzbèque, dans la traduction "révolutionnaire" de Aïbek…
La guerre civile faisait rage alors au Tadjikistan voisin et les intellectuels de ce pays étaient pour la plupart soit en fuite soit déjà morts.
Deux des plus grands metteurs en scène tadjiks avaient trouvé refuge au théâtre Habror Hidoyatov de Tachkent où je travaillais. Ces metteurs en scène étaient Faruk Kassimov (qui répétait Médée) et Barzou Abdourazzakov (Otello).
Nous répétions parallèlement tous les trois avec les acteurs permanents ouzbeks des théâtres Abror Hidoyatov et Tiouz de Tachkent. Nous nous sommes liés d'amitié malgré la difficulté des conditions de vie et de travail de l'époque. Peut-être d'ailleurs à cause de celles-ci.
Et puis le temps nous a séparé.
J'ai revu quelques années plus tard, à Bichkek au Kirghiztan, Faroukh Kassimov, très fatigué, mais plus jamais Barzou Abdourazzakov avec qui, fait étrange, nos routes se sont pourtant souvent croisées. En fuite car recherché dans son pays comme opposant, il a travaillé en Russie, à Kazan, plus tard en Oural tout comme moi, mais à quelques mois ou quelques années de distance et je ne l'ai appris, chaque fois, que plus tard…

Khoudjand 2002

Nous nous retrouvons à Khodjent (ancienne Léninabad, capitale intellectuelle du Tadjikistan où Barzou a été nommé directeur artistique du meilleur théâtre de son pays) en juillet 2002.
Khodjent, créée dit la légende par Alexandre le Grand.
Il faisait chaud, très chaud, près de 50°.
Après tout ce temps, toutes ces années, au bord du fleuve Syr Daria, nous passons une après midi à nager.

Barzou : Ce fleuve s'assèche, c'est une tragédie, je veux faire quelque chose pour ce fleuve.
Moi : C'est le devoir de chaque citoyen du monde de sauver le Syr Daria parce que c'est un des quatre fleuves qui circonscrivent le jardin de l'Eden de la Genèse
Barzou : Vois toi-même, il meurt le fleuve de la Genèse…

Oui, nous nous sommes finalement revu cette année à Khoudjand..
Cette nouvelle rencontre, outre le fait de se remémorer souvenirs communs, a été l'occasion d'envisager une collaboration artistique.
Barzou Abdourazzakov m'a invité à créer un spectacle pour mars-avril-mai 2003 dans son théâtre.
Sa proposition a été pour moi très surprenante…

Barzou : J'ai vu la guerre, j'ai vu les hommes qui tuent les hommes durant des années, j'ai échappé, avec mon fils, à la mort… Je me suis enfuit. ET je suis revenu… Aujourd'hui, je ne pense plus qu'à la signification de l'amour entre les hommes, en tous les cas d'une voie vers la lumière. Je m'intéresse au soufisme, beaucoup. Et je lis, je lis… A quoi d'autre s'intéresser ici ? …
Je souhaiterais qu'à travers une création, dans mon théâtre, tu me donnes ton œil d'occidental, d'européen sur le soufisme. Choisis parmi nos auteurs celui qui t'intéresse et vas-y, tu as ma confiance. Ah oui, et je n'ai pas besoin de Molière, je veux que tu me dises ce que c'est que le soufisme. Moi, je ne comprends pas.
Moi : Barzou, je ne sais pas plus que toi ce qu'est le soufisme pourtant, comme toi, j'ai lu Roudaki, j'ai aimé Djalal al Din Rumi, Attar, mais je ne sais pas non plus. Mais je peux donner, peut-être, une vision du soufisme qui est différente de la tienne. Je peux essayer mais j'ai besoin d'ancrer mon approche de metteur en scène dans un dialogue et pour cela je veux associer la pièce d'un auteur français que je connais bien…
Barzou : Quelle pièce, quel auteur ?
Moi : L'auteur c'est Ionesco, la pièce, "Jeux de massacre". Il s'agit d'une histoire de maladie mortelle et inexplicable qui décime une ville puis d'une rédemption par le feu…
Barzou : Le soufisme, souvent c'est l'eau…
Moi : Je le sais Barzou, nous aurons le feu divin et l'Océan, c'est le dialogue que je te propose entre nos cultures…
Barzou : Je suis d'accord.

Un cœur, deux mondes relève d'une intuition.
L'intuition se résume à ce dialogue entre Barzou Abdourazzakov et moi, à Khoudjand, en juillet 2002. J'ai rencontré les acteurs de ce théâtre et acquis la certitude que nous étions sur la bonne voie.
Ce théâtre a été invité il y a deux ans au Theater an der Ruhr de Roberto Culli pour présenter son travail. Le président Rahimov du Tadjikistan s'y est rendu comme spectateur.
Ce ne sont pas des faits décisifs mais ils témoignent de l'intérêt que ce théâtre, loin de tout, a su créer, en quelques années, autour de lui.