1994-95, HIVER, LE PEUPLE DES TÉNÈBRES

Ténèbres (pays des), le Grand Nord, on l'atteint en 40 jours à partir de Saraï.
Tout ça, d’après Ibn Fadlan…

Tchouvachie, pays des cent mille mots, des cent mille chansons et des cent mille broderies.
Implanté par hasard en Europe, un savant mélange turc, finnois, asiatique.
Une petite république, une qualité humaine rare.
Peuple d'origine asiatique, arrêté au bord de la Volga depuis quelques siècles.
Avec les Yakoutes, l'un des derniers groupes panthéïstes de la Fédération.
Animistes.
Ils pensent que tout est interaction avec le cosmos : les vivants, le monde des morts, les animaux, les plantes.
Passé, présent et futur.
Tout communique.
Les Tchouvaches parlent une langue musicale, groupe turc, famille ethnolinguistique altaïque, forment 70% de la population de la république. Le reste est principalement constitué de Russes, de Mordves, de Tatars.
En réalité plus de 50 nationalités coexistent en Tchouvachie.
République socialiste soviétique autonome depuis le 21 avril 1925.

Novembre 1994, Tcheboksary :
La plus ancienne trace écrite de la ville, le 21 mai 1469.
Au bord de la Volga, Tcheboksary est un symbole, marqué dans sa pierre par l'absurdité soviétique.

14 octobre 1961, le ministère de l'énergie et de l'électrification de l'URSS décide, après trente années d'études, la construction d'une station hydroélectrique, sur la Volga, près de Tcheboksary.
1 million 500 mille kilowatts escomptés.
3 milliards de kilowatts par an.
Largeur du barrage, 4 kilomètres 500.
Novotcheboksarsk, une ville nouvelle, est bâtie pour servir de "place d'arme" au projet.
Elle se développe et sa démographie dépasse rapidement celle de la capitale voisine Tcheboksary.
Qui en conçoit quelque humeur.

Fin des années 60 : ambitieux plan de transformation de Tcheboksary en Venise de la Volga.
Grâce au barrage de la station hydroélectrique, on prévoit d'élever le niveau du fleuve de quinze mètres.
C'est par l'avenue Gorki que commencent les démolitions.
Le quartier le plus animé de la ville ancienne, dans le centre, rasé.
On projette à sa place un gigantesque port de tourisme avec accès, depuis la rue Karl Marx, aux petites vedettes rapides qui sillonnent l'été toute la Volga de Leningrad à Astrakhan.
Meteor.
Les habitants des soixante dix rues limitrophes concernées par le plan d'inondation sont relogés dans les constructions "modernes" de banlieue.
Novotcheboksarsk.

Octobre 1971, 54e anniversaire de la Révolution, la Volga est autorisée à monter.
Mais le fleuve rétif ne s'élève guère de plus d'un mètre.
L'administration a beau taper du pied, du poing, couper des têtes, rien n'y fait.
Reprendre les calculs.
Un quart de siècle plus tard, il reste toujours les digues insanes, les ruines de la rue Gorki, quelques dalles de béton brisées sur une vague jetée et le regret d'avoir perdu le centre d'une des plus charmantes capitales de la Volga.

Les artistes :
Yak est noble et fier, doux et sévère, directeur artistique du théâtre national, Artiste du Peuple d'Union Soviétique, il fait partie de la dernière fournée des nominations pour ce titre.
Son nom commence par la lettre "Ya", la dernière de l'alphabet cyrillique.
Le décret est signé par Gorbatchev quelques heures avant le démembrement de l'URSS...

Il y a chez les artistes tchouvaches une sensibilité esthétique particulière.
Belles et étranges réalisations artistiques, comme s'il y avait plus de liberté ici. Ou en tous les cas une autre forme de liberté.
Cultes du totem, de la ronde enchantée, des planètes, présence des morts dans les arbres, dans les objets qui nous entourent...

Ils ont des chants à mi-chemin entre la musique orientale et les mélodies populaires russes qui remontent à la nuit des temps.
C'est une profonde musicalité.

Un fascicule au musée :
Fondateurs de la pensée tchouvache contemporaine : I.Ya. Yakovlev, K.V. Ivanov.
Auteurs révolutionnaires : M. Sespel, N.I. Chelebi, S.V. Elger, P.P.Khouzangaï, Ya.G. Oussaï, M.D. Roubina, M.N. Danilov-Tchaldine, I.N. Ivnik.

Pourtant, ici, l'œuvre du poète Guénnadi Aïgui, reste encore ignorée.

L'affaire de la rue de Lourcine :
Après un premier voyage à Tcheboksary pour voir les acteurs dans Ejevike et rencontrer l'encadrement artistique, nous préparons un mois plus tard avec Yak la distribution du spectacle à Moscou, dans la station de métro Komsomolskaya, ligne radiale.
Je lui remets le texte de la pièce en français et en russe pour la traduction tchouvache.
La version russe est émouvante, il s'agit d'un tapuscrit de 1936, publié en 40 exemplaires aux Editions d'Art de Leningrad. Le papier est très épais, gris-calque, on distingue mal la frappe à cause du mauvais carbone utilisé.
Il existe curieusement deux traductions différentes de L'affaire effectuées cette année là.

A Kazan, avec Sergueï, nous avons réalisé une maquette pour la scénographie, une forte intuition.
L'un de ses meilleurs décors.
Petite splendeur wagnérienne en demi-teinte, avec l'humour et la mystérieuse charge métaphysique qui plane autour des pièces d'Eugène Labiche.
Je regrette bien de n'avoir pas récupéré d'esquisses en souvenir.

Janvier 1995, répétition :
Première lecture en tchouvache.
Je suis le texte avec ma version française.
Quelque chose d'incorrect.
Le héros lit son journal à haute voix.

- "Obélisque de la Concorde... érigé à Paris..."

Les Tchouvaches traduisent "Obélisque de la Concorde" par "Tour Eiffel".
Je lutte avec le traducteur et le dramaturge du théâtre pour rétablir la vérité historique.
En 1830.

Eugène Labiche par Philippe Soupault, au Mercure de France, 1964.

Un côté Louisphilippard pleutre me plaît bien, je ne veux pas mélanger l'Obélisque à la Tour Eiffel, qui à cette époque des petits bourgeois labichiens ne cadre pas encore.
Et puis, elle n'est pas construite !

M., compositeur au Théâtre National Tchouvache, écrit la musique.
Longtemps, nous travaillons ensemble après les répétitions pour trouver la "vibration" juste.
Musique pentatonique.
Il crée en direct sur un vieux piano droit ses partitions, il joue parfois aussi pour m'amuser, Debussy ou Erik Satie.

Dans la ville :
Je me rends tous les jours au théâtre, dans un trolley bondé et dégueulasse et je repars tous les soirs, dans un trolley bondé et dégueulasse. La nuit, c'est plus difficile de reconnaître l'arrêt car les vitres, incluses dans la glace, cachent la rue.
Ma "maison" est une barre de béton de 100 mètres de long sur 11 étages de haut à la façade grise, constituée de blocs irrégulièrement assemblés et enfoncés dans la neige.
Je me repère à la caserne des pompiers, rouge, avec des voitures rouges, garées devant, qui gênent le passage du trolleybus.
J'essaye au début de compter les arrêts mais leur nombre diffère à chaque voyage et je poursuis ma route à pied. Parfois encore, je ne parviens pas à descendre à cause de la presse et patiente un autre arrêt pour me rapprocher de la porte à soufflet.

Un soir, le téléphone sonne très tard. Un moujik ivre veut parler à Svetlana.
Il n'y a pas de Svetlana ce soir-là dans mon appartement, mais il rappelle sans cesse.
Vers trois heures du matin il vient se casser les poings sur ma porte métallique, devient menaçant et parle même de me tuer pour m'apprendre à lui raconter des conneries.
Il fait nuit, je n'ouvre pas, jamais, sous aucun prétexte.
Et je m'endors.
Les appels ont continué quelque temps puis se sont espacés pour disparaître.
Je crois que Svetlana a arrangé ça.

Les rencontres sont des dons du ciel.
En Tchouvachie, j'approche le "peuple des ténèbres" d'une manière privilégiée.

Elisaveta Feodorovna :
Parce que j'aime les chants tchouvaches, j'apprends cette langue qu'on prend pour un dialecte finno-ougrien jusque dans les années cinquante.
61 ans, mauvaise langue et commère, Elisaveta Feodorovna me donne des cours et ne se formalise pas trop de ma paresse.
Elle enseigne à l'université et fait partie de l'Académie des Sciences de Tcheboksary, en charge de la rédaction de la première encyclopédie tchouvache post-soviétique.
Elle connaît toutes les langues de la Volga, c'est une spécialiste de l'étude comparée du bachkir.

En l'an 922 de notre ère, la caravane d'Ibn Fadlân (le voyageur arabe) traverse une grande steppe où campent des tribus turques appartenant à trois peuples, les Ghuzz, les Petchénègues et les Bachkirs. A cette époque, ils étaient cantonnés au sud de la boucle de l'Oural. Leur origine reste très obscure. Ce peuple était chamaniste.
Ils sont musulmans aujourd'hui.

Elisaveta Feodorovna se met en tête de me marier avec une de ses étudiantes philologues.
Une fois pour toutes.
Souvent, elle amène des jeunes filles tchouvaches, bachkires, oudmourtes, maris, belles comme le jour, pour que je fasse un "bon choix".

- "Fais surtout très attention qu'elle soit bonne.
- Oui, Elisaveta Feodorovna, bien sûr.
- Une femme, c'est pour longtemps. Observe-la bien, prends ton temps. Si elle est bonne, tu prends. En tous les cas, celles que je te propose, elles sont toutes bonnes.
- Je n'en doute pas Elisaveta Feodorovna.
- Alors ?
- Eh bien lorsque je parlerai couramment tchouvache, je prendrai une décision. Ne dites vous pas vous-même, Elisaveta Feodorovna, qu'il faut connaître les langues et les lèvres des femmes."

Un matin, pour lui faire plaisir, je vais quand même à l'université.
Ce qui doit être sera, rien ne sert de hâter les choses, Elisaveta Feodorovna est une Tchouvache fataliste.
Nous entreprenons ensemble un petit précis linguistique, Tchouvache-Tatar-Russe-Français.

A Trois Isbas :
Un jour, avec Yak, on part aux confins de la Tchouvachie rendre visite à sa mère.
Le nom du village du bout du monde : "Trois Isbas".
C'est là qu'il est né.
Trois heures de route depuis Tcheboksary pour arriver dans une toute petite datcha, avec un jardin enneigé, des ovins qui courent dans une grange, des poules et au milieu, une vieille dame.
Elle offre le chortane, charcuterie locale et l'accompagne d'arak, la vodka maison et bien sûr, la télévision.
La pièce centrale et unique de la petite datcha me rappelle Berlin avec son "Ofen".
C'est une isba avec une âme, une Maison de Matriona, la vieille dame dort dans une niche, contre le four à pain qui sert de chauffage central.
Par la fenêtre, un paysage de conte de fées, une petite route enneigée, des clôtures irrégulières, cet impressionnant horizon de liberté que donne la campagne russe et quelques autres isbas. Au loin, une voiture qui passe, un paysan qui porte quelque chose de coloré, indéfini, la vie dans son ensemble le plus vaste...
Un tableau d'hiver de Brueghel.
Elle ne parle pas très bien le russe mais je connais suffisamment de tchouvache pour m'entretenir de choses simples.

La vieille dame me perce de ses yeux, raconte...

- Il y a très longtemps, vivait une horrible et méchante sorcière.
Chez la sorcière, sa belle-fille, jolie, douce et charmante à croquer.
La belle mère ne supportait pas sa belle-fille et ne pensait qu'à la façon dont elle pourrait s'en débarrasser.
La sorcière disputait continuellement la jeune fille, la faisait souffrir au delà de ses forces. Mais la belle, malgré cela embellissait de jour en jour. Sa voix tintait comme le chant d'un rossignol, son sourire avait la chaleur du rayon d'un soleil.
Un fois, la sorcière, rentra chez elle, à cheval sur une broie de fer. Il était plus de minuit.
La belle mère réveilla la jeune fille.

- "Lève-toi en vitesse, file à la rivière et ramène-moi de l'eau fraîche!"

La belle s'empare d'un seau et d'une palanche, court à la rivière.
La nuit était claire, glacée.
Dans le ciel, étincelait la pleine lune.

La jeune fille se dirige vers une trouée de glace et, à l'endroit où elle puise de l'eau, d'horribles sorcières soudain l'encerclent.
Elles volent autour d'elle sur des balais, sur des broies, tendent vers la jeune fille leurs mains, claquent des dents et hurlent avec méchanceté...

- "Attrapez ! Attrapez-la ! Déchirons-la maintenant comme un bout de chiffon".

La belle, en désespoir, se tourna vers la lune et supplia.

- "Ne permets pas ma perte, ne permets pas, astre clair!"

L'astre exhaussa la prière de larmes, envoya ses rayons sur la terre et éleva la belle avec le seau et la palanche jusqu'à lui.
Les sorcières restèrent bredouilles.
Depuis ce temps, ainsi qu'on le raconte, par les nuits claires, on distingue parfois sur la lune, une jeune fille avec un seau et une palanche...

Yak sonne le signal du départ, sa mère remplit un verre d'eau qu'elle laisse sur le pas de sa porte afin que les éléments nous soient propices sur le chemin du retour.

- "L'eau n'obéit à personne, mais ici, les vieilles personnes savent encore parler aux éléments... Nous autres, avons perdu cette faculté... Surtout, les choses ont changé, et pas pour le mieux... Pas pour le mieux, crois-moi Christophe.
- Je vous crois, Valeri Nikolaevitch"...

Au théâtre :
Acteurs pionniers : B.A. Alexeev, O.I. Yrzem, A.K. Ourgalkine.
Le premier théâtre tchouvache professionnel est créé à Kazan en 1918, il déménage à Tcheboksary en 1920.

Frontispice, architraves, stylobates, colonnes doriques.
C'est l'étendard de la ville, sur les bords de la Volga asséchée, conçu comme un immense temple grec.
Les acteurs chantent les soirs de fête, je n'ai jamais rien entendu d'aussi beau.
Il y a des musiques sacrées chez les derviches d'Asie centrale, qui permettent d'atteindre la transe mystique.
Oui, cela, je le trouve ici.

Les Tchouvaches, d'après Liouba, actrice, viennent d'Egypte, ils s'installent quelques siècles au bord de la Caspienne. Le nom de Caspienne vient de la langue tchouvache et signifie "femme de la nuit".
Ils ont connu lors de temps immémoriaux le matriarcat, c'est le terme d'amazone qui le prouve en tchouvache : "femme-homme".
D'autres encore font remonter l'histoire à Sumer.
Sumer... justement.
Tout cela est faux.

Bientôt, en mai, à Tcheboksary et dans toute la république, ce sera la fête de la lune.
On invoquera les mannes des ancêtres.
Dieux tchouvaches...

Tora, le puissant et le grand, dieu des dieux.

Des traditions, il ne reste plus grand-chose dans la grande ville. Mais, petit à petit, en travaillant avec les acteurs, au cours des répétitions, transparaît le dû aux croyances.
Tout un monde proche et lointain de forces multiples se révèle.
L'imaginaire des artistes...
Réminiscences de "l'Autre conscience".
Ici commence la gentillesse mystique.
C'est une cosmogonie nouvelle, des émotions, données par le hasard d'une aventure spirituelle entreprise depuis trop longtemps pour être interrompue.
Si loin, l'aventure est une seconde nature.

Ils ont chanté dans le foyer des chants tchouvaches, parlé d'universalité et de multiplicité des formes divines.
Encore des polyphonies puis sont rentrés chez eux, jusqu'à la prochaine répétition.

Février 1995, la vie qui s'arrête :
Un appel téléphonique nocturne, vers deux heures du matin, décès de mon père au centre hospitalier de Lausanne. Ioulia organise tout pour moi depuis Moscou.
L'aéroport de Tcheboksary refuse de me laisser embarquer dans le vol de 6 heures parce que je n'ai pas réservé de billet au guichet de l'agence Intourist, je vois l'avion décoller sans moi.
Le directeur de l'aéroport, au courant, ne décroche plus son téléphone.
Aeroflot, une compagnie contre l'homme.
Yak me donne une voiture et deux chauffeurs, à dix heures du matin, nous traversons la petite république enneigée, à vingt deux heures nous sommes sur la grand-route.
Les chauffeurs se relaient toutes les deux heures pour souffler dans le réservoir d'essence afin de décrasser le carburateur. La neige tombe de plus en plus, il n'y a pas de froid, il n'y a que la peur. Il est dangereux de s'arrêter la nuit, nous sommes prudents, les pillards, les nouveaux pirates de la nuit tournent sur les voies.
Des camions nous croisent, les bas-côtés enneigés rendent la route impraticable, glissante, noire de nuit, la neige est noire, nous nous passons le thermos de café. Nous faisons silence durant plus de seize heures de route.
A quatre heures du matin, les chauffeurs s'inquiètent, nous entrons dans le grand Moscou, ils ne connaissent pas les routes, les voies, les monuments.
Je leur montre le ministère des affaires étrangères sur le boulevard périphérique, puis le Kremlin.
Rue Sverdlovsk ils crient de joie, Loubianka, place Noguine, demi-tour sur le Bolchoï, nous remontons la rue Pouchkine, traversons l'ancienne Gorki, descendons le boulevard de Tver, de Gogol, Arbat, passons devant le parlement blanc, carbonisé. Il est près de cinq heures lorsque nous rejoignons la perspective Koutouzov en longeant l'Ukraïna.

Chez Nina, tout le monde m'attend, il y a Yakov, le premier qui ouvre la porte puis Nina en peignoir et Sacha, qui a laissé la Mercedes dans la rue cette nuit pour m'accompagner à l'aéroport.
Mes chauffeurs refusent de se reposer ou de manger quoi que ce soit, ils repartent immédiatement pour Tcheboksary.
Ils ont vu Moscou.
Massav en tchouvache, je leur indique la route à suivre, c'est simple pour ressortir depuis ici.
Direction : Nijni-Novgorod, ex-Gorki.
Le spectacle est reporté de dix jours.

Mars 1995, les officiels :
J'accueille avec l'aréopage, Roland Blatmann et Claude Crouail sur le tarmac de l'aéroport le jour de la première.
Ils sortent tous les deux vermoulus d'un petit Antonov 24 à hélice. Les Tchouvaches ont besoin de moi pour les reconnaître.
La délégation officielle de la mairie se coince dans les embouteillages, nous n'attendons pas et après le champagne chaud au VIP-lounge déglingué, le vice-président nous emmène ailleurs.
Je retourne au théâtre, j'ai du travail.
Toute la république est en émoi, une délégation de diplomates français vient d'arriver.

Répétition générale :
Eugène Labiche, peint avec ironie des personnages de bourgeois replets qui font partie d'un patrimoine collectif européen.
En Tchouvachie, ils n'existent pas.
Où les acteurs trouvent-ils cette précision d'interprétation ?
Ils prouvent par leur génie qu'il y existe chez l'homme une faculté insondable de communication qui va au delà de toute logique, une chose qui, l'espace d'un instant, abolit les frontières connues.
Oui, il existe une mémoire universelle, partagée par les hommes.

Après la première :
Ivanov, le rôle principal, s'excuse de ne pouvoir rester longtemps, il attend des parents de Kanache pour le soir et doit se mettre en route.
Dans la cour du théâtre, à côté des autos officielles de la République, il a garé son cheval et son traîneau, sur la neige de février, la nuit.
Il rentre chez lui.

- "Le cheval connaît la route... Adieu Christophe!
- Adieu Ivanov.
- Clop... clop... clop..."